Se concentrer sur la notion de territoire et ses symboliques exprimées dans le vocable terroir commence à m'arrêter sur certains textes. Toute la question du terroir concerne notre perception d'un territoire. Nous décidons de figer sa symbolique définitivement, le transformer en cliché. Marc Richir, dans un entretien à Philosophie magazine, dont je reprends un extrait ci-dessous, nous rappelle combien cette symbolique est en fait mouvante en nous et explique comment revenir à une vision "sauvage" source de nouvelles interprétations. J'y vois un signe sur le système des AOC et autres IGP, des symboliques institutionnalisées qui, si elles partent d'un bon sentiment de protection, étouffe en même temps le territoire en imposant une seule interprétation. A méditer.
Husserl a été celui avec lequel je n'ai cessé de penser. Il propose la méthode la plus radicale pour reprendre à la racine la question de notre rapport au monde. Cette démarche s'appuie sur ce qu'il appelle la réduction, le suspend (en grec épokhè). Il s'agit de « mettre hors circuit » la positivité des choses, mais aussi de moi-même qui les perçoit, les pense ou les imagine, afin de redécouvrir la manière dont ma conscience les vise – et ce, indépendamment de la question de savoir si ces choses et moi-même existons réellement. Or ce lien entre ma pensée et l'objet, ce que Husserl appelle la visée intentionnelle, ne se trouve ni dans ma tête ni dans l'objet, il n'est nulle part dans l'espace. Ainsi, par exemple, quand j'écoute une mélodie, la musique, distincte des sons, n'est ni dans l'espace physique, ni dans ma tête, parce qu'il ne suffit pas que je vise les sons pour l'entendre comme musique. Ou encore lorsque je perçois un champ de lavande au cours d'une promenade, cette perception ne se trouve ni dans l'objet – le champ de lavande –, ni dans ma tête. Elle n'est nulle part dans l'espace. Ce nulle part, ce « rien que phénomène », me hante.
Pourtant, le champ de lavande s'imprime en moi de manière directe et évidente, j'ai le sentiment de percevoir directement sa forme, sa couleur, son odeur même…
Mais le champ de lavande, circonscrit dans ses limites, sa couleur et sa forme, c'est une carte postale, c'est le cliché du champ de lavande, et non pas celui que je perçois quand je me promène. Ce champ, je ne le perçois jamais que d'un point de vue, en esquisses et en mouvement, avec le vent qui le rend ondoyant, la lumière et la chaleur qui font vibrer ses couleurs au fil des heures… Toute vision panoramique est abstraite et inhumaine. On est alors dans le voir et non dans le regarder. Ce qui compte, c'est l'inscription de ma « chair » en mouvement dans l'espace, mon affectivité, la façon dont le regard erre, rebondit, repart, se perd, se réengendre… Là, il y a expérience non pas de tel ou tel champ de lavande – ce qui est déjà une abstraction –, mais d'un paysage. Là, le phénomène n'est pas encore transformé en cliché, mais se perçoit de façon mouvante, voire archaïque. En revenant au phénomène à l'état sauvage, je suis incité à laisser affleurer ce qui m'émeut, m'affecte, me mobilise dans cette perception. Tout se passe comme si l'ouverture du paysage était simultanément l'ouverture à l'énigme que je suis pour moi-même.
merci Ludovic, je relais. Bonne journée. Isabelle
Rédigé par : isabelle Rozenbaum | lundi 28 mar 2011 à 09h12